BIOGRAPHY



“I was born in Portland Town, I was born in Portland Town,

Yes I was, yes I was, yes I was…”

 

Portland Town, emblématique chanson de protestation contre la guerre, restera à jamais associée au nom de Derroll Adams, son compositeur, dans le cœur de ceux qui l’ont aimé. Cette revendication de ses origines, qui constitue son premier couplet, il l’a chantée sur toutes les scènes de la musique folk d’Europe durant plusieurs décennies. Elle illustre combien l’homme était attaché à ses racines et au passé des siens, même s’il finit par quitter les Etats-Unis et désapprouver leur type de société pour vivre la majeure partie de sa vie sur notre continent et s’installer chez nous en Belgique. Bien que son enfance ne fut pas des plus sereines, Derroll affectionnait néanmoins évoquer sa jeunesse dans ce qui était encore les derniers moments de l'époque quelque peu mythique de l’Ouest Sauvage américain.

Derroll Lewis Thompson est né à Portland, dans l’Etat de l’Oregon, le 27 novembre 1925. Son père, Ernest Raymond « Tom » Thompson, était un ancien jongleur reconvertit dans la taille de pierres tombales. Sa mère, Elizabeth Gertrude Kerr, était de descendance écossaise ; ses ancêtres pionniers avaient parcourus la fameuse Oregon Trail en chariots bâchés depuis l’Arkansas pour se fixer dans les nouveaux territoires du Nord-Ouest. Derroll fut ainsi prénommé en souvenir d’un héros romanesque écossais (Captain Derroll) mais sa famille lui préféra rapidement le surnom de « Buddy ». Elizabeth se sépara de son mari devenu alcoolique pour épouser Jack Glenn en seconde noce. Comme ce dernier était un homme rude et brutal dont Derroll eut à pâtir, le couple se défît. Elizabeth et son fils s’en allèrent habiter une maison dont l'un des autres locataires, George Irwin Adams, allait devenir le père qui manquait à l’enfant. C’était un homme bon et généreux, un vrai gentleman de l’Ouest [a true old western gentleman], comme Derroll aimait à le rappeler et dont il prit le nom de famille. Son grand-père, « Grandpa Adams », avait combattu les Indiens et avait connu Wild Bill Hickock. Un jour que le jeune Derroll lui demanda s’il avait lui aussi un révolver à six coups, Grandpa Adams, pour toute réponse, se contenta d’entr’ouvrir les pans du long manteau qu’il portait en permanence et lui montra… le fusil à canon scié fixé le long de sa jambe ! Sa Tante Netty (ex-danseuse dans un saloon) avait vécu avec un compagnon de Kid Carson et avait vu son homme abattu en pleine rue lors d’un duel. De telles anecdotes, Derroll pouvait en raconter des heures durant...

Sa prime jeunesse n’est pourtant pas que folklore et insouciance ; le garçonnet fait rapidement l’apprentissage de l’errance sur les routes de l’Amérique avec les années noires de la Dépression en toile de fond. Le couple est contraint à des déplacements incessants dans le Nord-Ouest. A peine arrive-t-il quelque part que Derroll tente de nouer des amitiés. Mais il faut repartir. Ces perpétuelles contrariétés et cette existence nomade et turbulente l’affligent profondément. Derroll répétait souvent que son seul véritable foyer avait été la banquette arrière de la vieille Chevrolet de ses parents. Tapi dans son refuge, il écoute la musique diffusée par la radio et particulièrement les programmes de la populaire émission « Grand Ole Opry ». Il découvre avec émerveillement Jimmy Rodgers, la Carter Family, Josh White, Uncle Dave Macon, Clarence Ashley, Rachel and Oswald, Lulu Belle and Scotty, Stringbean et d’autres, mais surtout il entend pour la toute première fois tinter les résonances du banjo à 5 cordes, sans trop savoir pour autant à quoi peut ressembler ce curieux instrument. Il joue de l’harmonica et invente des mélodies en s’inspirant du son plaintif et déchirant du sifflement des locomotives à vapeur. Le monde du spectacle l’éblouit : il se plait à imiter Maurice Chevalier et ses héros de cinéma favoris Buck Jones et Lefty Carson. Régulièrement aussi ses parents travaillent comme saisonniers dans de grandes exploitations. Là, il est ému par les chants des Noirs et le gospel. Bien plus tard, Derroll travaillera avec des bûcherons dans les immenses forêts du Nord-Ouest, dans les Etats de l’Oregon ou de Washington. Il adorait par-dessus tout ces étendues gigantesques, cette nature encore vierge et la vie simple mais rude des Indiens qu’il croisa. Autant de souvenirs qui lui resteront précieux et forgeront sa philosophie de vie.

Lorsque survient l’attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, Derroll a 16 ans. Rempli d’idéal, il ment sur son âge pour s’engager. Il finit par être incorporé à la Navy, où il subit une formation de nageur de combat. Le stress continu, la brutalité de l'entraînement et la cruauté des individus qu'il y côtoie l'affectent et le déstabilisent gravement. Cette expérience éprouvante lui donne cependant l'occasion d’être initié à ce qu’est réellement le banjo à 5 cordes, un instrument familier à ses camarades originaires du Sud qui lui font écouter des joueurs de banjo. De retour à Portland, il bénéficie d'une bourse d'étude et s’inscrit, en 1945, au Museum Art School du Reed College. Deux événements vont marquer ses vingt ans : la naissance de Scott, son premier enfant qu’il a avec Adeline, une amie d’école, et le cadeau d’anniversaire que lui offre sa mère, un banjo à 5 cordes. Derroll délaisse alors la guitare et la mandoline qu’il pratiquait distraitement et se met au banjo, sans toutefois saisir comment l’accorder correctement. Un an après, il quitte Adeline pour Lorene qui lui donnera Mark et Deborah. C’est pendant ces années qu’il se documente davantage sur la musique Old Time, le folksong et la country, en écoutant des ténors comme Bascom Lamar Lundsford, Buell Kazee, Doc Boggs, Burl Ives, Roy Acuff, Cousin Emmy, Woody Guthrie, Lead Belly, Josh White, etc. Il découvre aussi le bouddhisme zen et le mouvement politique du Progressive Party du sénateur Henri Wallace. Lors d’une hootenanny au Community Center de Portland, il rencontre Pete Seeger. A l’issue du concert, Pete lui montre – enfin – comment s’accorde convenablement un banjo à 5 cordes, ce qui est une révélation pour le disciple attentif. Fort de ces progrès fulgurants, il prend une part plus active dans le mouvement d’Henry Wallace et joue à des meetings. Mais rapidement écoeuré par l’opportunisme de certains leaders, il se tourne vers d’autres militants plus sincères comme Jim Garland et sa sœur Aunt Molly Jackson, des musiciens engagés de grande notoriété à l’époque.

Ses études terminées, en 1950, il exerce plusieurs petits jobs : speaker à la radio, chauffeur de taxi, étalagiste, etc. Il se sépare aussi de Lorene pour vivre avec Elizabeth, une artiste-peintre. Ils décident de mettre le cap sur le Mexique. En chemin, ils s’installent sur une plage près de San Diego, en Californie, où naîtra leur fils Gregorio. Ils y restent un temps puis vont à Los Angeles. Pour subsister, Derroll décroche à nouveau divers emplois. L’un de ceux-ci l’amène à conduire des camions pour Max Factor.

En 1953, la séparation avec ses premiers enfants et la rencontre avec un vieux couple qui avait perdu son fils unique à la guerre de Corée inspirèrent à Derroll la composition de Portland Town, une poignante chanson anti-militariste. Mais le maccarthisme était devenu si présent et pesant dans la société américaine qu’il ne faisait pas bon afficher de tels états d’âme à ce moment. Plus tard, Barbara Dane rendit la chanson populaire aux Etats-Unis et elle fut enregistrée par d’autres artistes tels que Joan Baez, le Kingston Trio, Josh White, Jr., Bob Harter et Dick Weissman. En Europe, elle fut reprise par bien d’autres comme Alex Campbell, Colin Wilkie et Shirley Hart (qui en firent même une version française), Finbar Furey, Long John Baldry, Van Morrison, Marianne Faithfull, Kirsten et Bernd (« The Balladeers »), etc.

Un de ses collègues chez Max Factor, Sid Berman, remarque ses aptitudes musicales et l’introduit dans un groupe de jeunes musiciens de Los Angeles qui forment « The World Folk Artists » : Frank Hamilton, Weston Gavin, Odetta, Jo Mapes, Guy Carawan, Marcia Berman, Ed Pearl, etc. Un soir d’été de 1954, Sid l’emmène à Topanga Canyon, dans une communauté d’acteurs de théâtre et de cinéma de la scène hollywoodienne, de poètes, de musiciens et de fantaisistes, tous émules de Jack Kerouac et d’Allen Ginsberg, les papes de la Beat Generation, regroupés autour de Will Geer, un acteur en vogue (le truculent vieux trappeur du film « Jeremiah Johnson ») mis à l’écart pour ses opinions trop à gauche. Avec sa femme Herta, Will Geer, botaniste de formation, s’est reconverti et a créé une pépinière. Il a aussi creusé et bâti de ses mains un véritable théâtre grec à gradins. On présente Derroll à un talentueux chanteur-guitariste au look de cowboy, un certain Jack Elliott, et on les presse d’interpréter quelque chose ensemble. Ils conviennent de Muleskinner Blues, de Jimmy Rodgers, mais Derroll n’a pas son banjo. Qu’à cela ne tienne, Bess Lomax-Hawes (sœur du grand folkloriste Alan Lomax) lui prête le sien. Ce soir-là, Derroll Adams et Jack Elliott font un véritable tabac. C’est le début d’une longue amitié et d’un duo à nul autre pareil. A Topanga se trouvent aussi Woody Guthrie, Cisco Houston et une bande d’artistes de Hollywood. Derroll et Jack jouent dans des bars, clubs et campus de la Côte-Ouest, et font de nouvelles rencontres, comme entre-autres celles de James Dean et Krishnamurti.

1955 : Derroll participe à la musique originale du film « Drango » sous la direction du compositeur Elmer Bernstein, un western – l’histoire du Major Drango, interprété par l’acteur Jeff Chandler –, réalisé par Hal Barlett et Jules Bricken (sorti en 1957). Entre-temps, Jack se marie avec une jeune actrice, June Hammerstein. Derroll est témoin à leur mariage et joue un endiablé Rich and Rambling Boy, dont il modifie quelque peu les paroles pour la circonstance. June ne rêve que de l’Europe. Elle convainc Jack de la suivre à Londres, où ils chantent dans les rue et les pubs. C’est avec « Ramblin’» Jack Elliott que la jeunesse londonienne découvre l’interprète le plus authentique de la musique folk américaine et du répertoire de Woody Guthrie, Jimmy Rodgers, Lead Belly, Jesse Fuller, Roy Acuff, Hank Williams ou des chansons traditionnelles de cowboys. A ce moment sévit justement le style skiffle popularisé par le Kingston Trio, Lonnie Donegan et Johnny Duncan. Le succès de Jack Elliott est immédiat. Mais il se languit de son ami Derroll. Ce dernier quitte Elizabeth et leurs deux enfants, Gregorio et Tamara. Invité par Jack et June, Derroll s’embarque sans le sou pour Southampton, où il arrive le 14 février 1957. Les trois compères résident à Lambeth North, dans un bouge appelé The Yellow Door. Derroll et Jack jouent dans la rue, les pubs, les coffee-bars de Soho – tandis que June passe le chapeau – ainsi que dans les clubs en vogue. La voix de baryton de Derroll contraste à merveille avec celle haut perchée et nasillarde de Jack, et l’assortiment du banjo et de la guitare fait recette. Ils se produisent notamment sous le nom de « The Cowboys » au Roundhouse, le club d’Alexis Korner, aux Cousin’s et au Blue Angel. Ils enregistrent un premier disque, chez Topic, sous le nom de « The Ramblin’ Boys ». Le contrat expiré, Jack, June et Derroll décident d’une tournée sur le continent. Elle les conduit de France en Italie où Derroll et Jack enregistrent deux nouveaux LP’s. Lors d’un séjour à Paris, Derroll rencontre Alex Campbell qui devient un grand ami. Les deux complices font la manche à Saint-Germain-des-Prés et finissent par être engagés par Arlette Reinerg et Mel Howard (le futur célébre producteur américain) pour passer à la Contrescarpe. C’est aussi alors que Derroll tombe amoureux d’Isabelle, une talentueuse décoratrice qui travaille pour Christian Dior. Ils s’installent à Bruxelles, se marient en juin 1958 et s’associent pour créer une activité indépendante de décoration de vitrines de mode. De cette union naîtront Vincent et Catherine. Jack et June finissent par se séparer, ce qui met fin à l’aventure du trio. Néanmoins, toujours en 58, Derroll et Jack, sous le nom de "The Cowboys", se produisent encore au pavillon américain lors de l’Exposition Universelle de Bruxelles. Jack Elliott repart ensuite pour les Etats-Unis. On l’affuble bientôt du titre de « fils spirituel de Woody Guthrie et père spirituel de Bob Dylan » et il deviendra une des gloires du patrimoine culturel américain.

   
   
 

Derroll ne joue plus guère du banjo qu’occasionnellement, dans la rue et dans les bars. Habitant à proximité de la célèbre Grand-Place de Bruxelles, il fréquente le café Welkom, plaque tournante des « bohémiens » – comme on disait alors – et beatniks de l’époque. Nombreux sont ceux qui sont impressionnés par sa haute silhouette pittoresque et unique : veste à franges, blue-jeans fatigués, bottes de cowboy élimées, stetson et banjo : du jamais vu dans nos régions ! Si pour la plupart le répertoire aussi est inédit, c’est surtout la personnalité transcendante de l’homme, son charisme et sa réconfortante décontraction qui marquent tous ceux qui l’approchent. Sa voix grave et chaleureuse conte davantage qu’elle ne chante. Son jeu de banjo est des plus délicats et superbe desobriété (écoutez sa magistrale interprétation de Pretty Little Miss). L’homme est un incroyable « entertainer »-né, capable de captiver les publics les plus variés, mêmes hermétiques à l’idiome américain, tant son allégresse est communicative, mêlant avec brio émotion, tendresse et une solide dose d’humour. C’est aussi, tout simplement, un poète : ses compositions comme The Mountain, The Valley, The Sky ou encore Love Song témoignent de son exceptionnel talent. A la simplicité (toute apparente, cependant) de son jeu de banjo, il allie celle des mots choisis. Mais il va à l’essentiel et fait mouche avec une économie de moyens. Et c’est ce qui le rend intemporel.

En 1965, il est à Londres. A cette époque, Derroll rencontre Paul Simon et aussi Donovan qu’il prend sous son aile. Il apparaît furtivement dans « Dont Look Back », le documentaire que tourne le cinéaste américain Donn A. Pennebaker pendant la première tournée anglaise de Bob Dylan. On l’y aperçoit présentant Donovan à Dylan. Pour le jeune Donovan, Derroll Adams est un véritable « maître ». Il lui dédiera plus tard sa plus imagée et féerique composition, Epistle to Derroll, qui témoigne de sa tendresse et son admiration pour « le joueur de banjo aux mains tatouées ». Mais qu’on ne s’y trompe pas, toute médaille à son revers ; Derroll succombe à l’alcool et à diverses reprises n’échappe que de peu à une issue fatale. Il finit par divorcer et perd ses enfants, une fois de plus. En 1967, toujours à Londres, il enregistre le superbe LP Portland Town, brillamment accompagné par Jack Elliott et Alex Campbell.

En 1970, Derroll Adams épouse Danny, sa dernière compagne, qui le sauvera de la boisson. Rebecca naîtra trois ans plus tard. Le couple se fixe désormais à Anvers. Jusqu’à la fin des années ’80, Derroll donne d’innombrables concerts, tant dans de modestes et chaleureux folk clubs que sur des scènes prestigieuses, en Belgique mais aussi dans divers pays d’Europe : Angleterre, Irlande, France, Hollande, Allemagne, Suisse et Danemark principalement. Il enregistre plusieurs disques et sa réputation ne cesse de grandir. Peut-être pas auprès du grand public, car Derroll a toujours suivi des chemins de traverse en marge de la célébrité et des médias, mais auprès de nombreux artistes eux-mêmes – et pas des moindres – pour qui il représente un modèle ou en tout cas une référence de premier ordre : Ian Anderson, Dave Arthur, Long John Baldry, Anne Briggs, Derek Brimstone, Vashti Bunyan, Martin Carthy, Billy Connolly, Barbara Dane, Julian Dawson, Dave Evans, Finbar Furey, Dick Gaughan, Davey Graham, Arlo Guthrie, Frank Hamilton, Shirley Hart et Colin Wilkie, Maggie Holland, Paco Ibanez, Andy Irvine, Bert Jansch, Wizz Jones, Dr. John, Ron Kavana, Ronnie Lane (The Small Faces), Joe Locker, Iain MacKintosh, Youra Marcus, Jo Mapes, Ralph McTell, Elliott Murphy, Odetta, John Renbourn, Jacqui McShee, Chris Simpson, Rod Stewart, Allan Taylor, Hans Theessink, Danny Thompson, Happy and Artie Traum, Roland Van Campenhout, Hannes Wader, Colin Wilkie, Tucker Zimmerman, etc. A l’instar de Donovan, plusieurs de ses amis lui ont consacré une chanson – et toutes sont de fort belle facture :

Donovan : Epistle to Derroll

Alex Campbell : The Banjo Man

Wizz Jones : The Man with the Banjo

Finbar Furey : Derroll in the Rain

Allan Taylor : Banjoman

Tucker Zimmerman : Oregon & Goodbye Derroll, Goodbye Friend

RalphMcTell : A Feather Fell

Chris Simpson (Magna Carta) : The Banjoman

Frank Hamilton : Goodbye Derroll.

Ron Kavana : The Last of the Troubadours

 
   
 

En 1972, Derroll joue au festival folk de Cambridge et en 1976, Donovan le persuade de l’accompagner pour une tournée aux Etats-Unis. On les applaudit au Bottom Line à New York et au Roxy à L.A. C’est la dernière fois que Derroll reverra l’Amérique. La même année, il est invité à participer pour la première fois au festival de Tønder au Danemark, où se déroule “Hard Travelling”, un concert en hommage à Woody Guthrie, avec avec Tom Paley, Alex Campbell, Robin McKidd and Davie Graig (High Speed Grass). En 1978, il est au Stadium d’Ivry, près de Paris, pour une autre célébration de Woody Guthrie. En 1981, il assure la première partie d’un concert de Doc et Merle Watson à l’Olympia, à Paris.

En 1984, il est à nouveau l’hôte du Tønder Folk Festival, qui rend une fois encore un hommage à Woody Guthrie, au cours duquel il récite des textes de Woody et présente une pléiade d’amis musiciens, parmi lesquels on compte Odetta, Geraint Watkins, Joe Locker, Hans Theessink, Mike Whellans, Gary Richard, Allan Taylor, Hannes Wader, Holly Near, Andy Irvine, Hamish Imlach, Tom Luke, Ian MacKintosh, Davis Craig, Kieran O’Connor, Robin McKidd and Arthur Kitchener. 1987 : cette fois c’est au bien-aimé Alex Campbell, décédé en janvier, que le festival de Tønder rend hommage appuyé. Bien sûr, Derroll y sera en prennant part au concert d’adieu à son cher ami, en compagnie de Patsy Campbell, Erling Overgaard, Niels Hausgaard, Rod Sinclair, Iain MacKintosh et Hamish Imlach.

 
   
 

En 1990, Derroll retrouve également à Tønder son vieux compagnon Pete Seeger, avec Tao Rodriguez (petit fils de Pete), Arlo Guthrie, Allan Taylor, Eric Weissberg et beaucoup d’autres. En octobre, « Ramblin’ » Jack Elliott ne manque pas d’être présent à Kortrijk, en Belgique, pour le mémorable concert-hommage que réservent à Derroll Adams ses amis pour son soixante-cinquième anniversaire. Derroll et Jack font une ultime tournée en Belgique, en Hollande et en Allemagne, en 1991 (avec Roland Van Campenhout, Youra Marcus et Tucker Zimmerman). A partir de ce moment, les apparitions de Derroll en public se font rares.

 
 
 

Quand son état de santé ne lui permet plus de monter sur une scène avec son plus fidèle complice – son banjo – Derroll Adams se remet à la peinture. Il n’est pas un de ces peintres du dimanche comme il y en a tant : loin de tout académisme, il a élaboré une œuvre picturale originale et surprenante qui interpelle. C’est un créateur, un vrai, jusqu’au plus profond de son être, perpétuellement en « état de création », torturé d’être emprisonné d’un corps meurtri. « Free your mind » est-il inscrit sur la porte de son atelier. Il dessine, écrit de la poésie, compose de nouveaux textes de chansons et des mélodies, et cultive de plus belle ses anciennes passions : l’histoire, la philosophie, l’ésotérisme, les tarots, la Kabbale, le Yi-King, le yoga et la musique chinoise ou japonaise. Celle-ci, ponctuée par de significatifs « silences », finit par jouer un rôle fondamental dans son inspiration et son jeu de banjo qu’il voulait en harmonie avec ses principes zen. N’a-t-il pas peint en calligraphie japonaise sur la peau d’un de ses banjo un proverbe zen qui le résume tout entier son humilité, revenant à dire que s’il y a mille façons de rire, il faut avant tout savoir rire de soi, mais avec compassion et amour.

Devenu pour beaucoup une véritable légende vivante (le « folk singer des folk singers »), nombreux sont ceux qui vont rendre visite à Derroll Adams dans sa retraite anversoise, entouré de Danny et Rebecca, comme on va consulter un maître estimé. Cette considération dont il jouit le surprend toujours mais l’émeut en même temps. Car Derroll Adams, qui avait fait du folksong un art de vivre, se considérait moins comme un musicien qu’un « entertainer ». Un jour, en Irlande, Ted Furey, le patriarche (le père de Finbar), lui avait lancé : « tu es un authentique shanachie » (barde). Dans le chef de Derroll, c’était le plus beau compliment qu’on lui ait jamais adressé. Il se rendra à plusieurs reprises encore au festival de Tønder, dont il demeura un hôte d’honneur privilégié, et y fit d’émouvants adieux en août 1999, à l’invite d’Arlo Guthrie. La voix était faible mais ses paroles remplies d’une infinie gratitude envers le public qui lui avait toujours témoigné tant d’amour. La gloire et l’aisance n’ont jamais fait partie de ses fantasmes. Il avait coutume de remercier les Dieux – « the Cats », comme il les appelait – de lui avoir donné la vie qu’il avait menée, avec ses joies et ses chagrins, et la chance inouïe de faire tant de rencontres, à lui qui n’était… « qu’un p’tit gars [kid] venu de son lointain Oregon ». Derroll Adams s’éteignit à Anvers, le 6 février 2000.

Patrick Ferryn